Fête de la Très Sainte Trinité, le dimanche 27 mai 2018


Mai 68 : un héritage qui interroge.


Ils nous avaient promis un monde sans barrière, un univers sans classe, du plaisir sans limite. Ils voulaient refaire le monde, changer d’air, dévoiler la plage sous les pavés. Ils avaient défilé en chantant une lutte qu’ils croyaient finale et proclamé leur désir de tendre leurs mains au genre humain. Ils avaient fustigé la violence policière et vomi le conformisme bourgeois. Ils s’étaient mobilisés pour que la Sorbonne soit rouverte aux étudiants et avaient organisé des comités de réflexion sur les planches de l’Odéon. Les acteurs de Mai 68 ambitionnaient d’offrir des lendemains qui chantent, ils avaient tout gagné : tenu tête aux forces de l’ordre, mis la France dans la rue et obtenu le soutien de l’opinion. Pour des « événements », oui c’était un événement.
Si l’on peut définir l’Histoire comme la somme des tragédies qui auraient pu être évitées, au bout d’un demi-siècle elle est en mesure de livrer ses leçons sur les acteurs de Mai 68. Leçons parfois impitoyables. Souvent pleines d’ironie. Car en fin de compte que reste-t-il de leurs promesses ? Le monde qu’ils avaient souhaité sans barrière réclame aujourd’hui davantage de frontières. Leur rêve d’univers sans classe avait pour modèle Mao Zedong dont ils portaient l’effigie en larges pancartes avant que la vérité historique révèle qu’il est l’homme aux 80 millions de morts, le dictateur le plus sanguinaire de l’Histoire. La jouissance sans entrave année après année se heurte dans nos sociétés modernes à une réalité statistique de suicides et de dépressions inconnue jusqu’alors.
En réalité, ils voulaient davantage défaire le monde ancien qu’en construire un de nouveau. De changer d’air, ils auront préféré tourner en rond dans Paris. En guise de plages, les riverains de la rue Gay-Lussac ou de la place Edmond Rostand assisteront à la transformation de leur quartier en décharge publique. Faute de transcendance, leur lutte était davantage nihiliste que finale. Ils fustigeaient la violence policière mais ils leur lançaient des pavés et des boulons. Ils réclamaient la réouverture de la Sorbonne, ils en feront le théâtre d’une kermesse aux milles utopies. Ils s’enthousiasmaient pour une culture libre et accessible à tous, la scène de l’Odéon aura été le rendez-vous de tous les délires. Ouvrir leurs mains au genre humain ? Ils avaient choisi plutôt de tendre leur bras avec un poing fermé.  Ils vomissaient le conformisme bourgeois pour finir, pire que leurs aînés, à profiter du système confortablement installés sur les plateaux de télévision, les bancs des assemblées, les antennes de radio quand ce n’est pas sur les marches de la croisette.
On nous parle d’une « révolution joyeuse » comme s’il s’agissait d’étudiants rigolards assoiffés de liberté. 50 ans ont passé depuis le vacarme du mois de Mai, et place faite à la réflexion, on peut sans mentir parler plutôt d’une révolution silencieuse qui aura conservé toute la structure du monde ancien tout en y insufflant une matrice nouvelle. C’est moins voyant. Plus subtil. Le mariage existe toujours, mais il n’est plus nécessairement entre un homme et une femme. La famille reste le cadre de notre existence mais le modèle familial est multiple. Le système est démocratique mais l’exercice du pouvoir apparaît en de multiples aspects totalitaire… etc.
La libéralisation des mœurs quant à elle n’a pas rendu l’amour conjugal plus solide tandis que les interdits qui nous entourent sont de plus en plus nombreux faute d’avoir poussé droit grâce à des principes fermes en guise de tuteurs. Tous les éducateurs peuvent en témoigner : les interdits mal compris dévoient l’appétit de liberté. Reste que les libertés mal vécues multiplient les interdits. Ils avaient écrit sur les murs « Il est interdit d’interdire ». L’héritage de Mai 68 interroge : sans aucune référence au Décalogue, l’autorité qui commande finit inévitablement par perdre sa crédibilité et son efficacité. Au risque d’une hyper législation.
Plus qu’un Mai 68, c’est le printemps pour nos âmes que l’enseignement constant de l’Eglise nous promet. Nous libérer certes. Mais en commençant par nous faire disciples. A l’école des commandements et de l’Evangile du Christ, il n’est plus question « d’être réaliste et de demander l’impossible » mais d’être convaincu que la Foi transporte les montagnes et qu’à Dieu rien n’est impossible.
La nuance est de taille.
                                
                                Votre chanoine

Solennité de Sainte Jeanne d'Arc, le dimanche 13 mai 2018

Les fruits de Pâques ne flétrissent jamais.
« Recevez, Trinité sainte, cette offrande que nous vous présentons en mémoire de la passion, de la résurrection et de l’ascension de Jésus-Christ notre Seigneur » : tels sont les premiers mots admirables de la prière du Suscipe que le prêtre récite profondément incliné devant le tabernacle, les mains jointes posées sur l’autel, avant le chant de la préface.
« En mémoire de la passion, de la résurrection et de l’ascension ». La messe, qui est le renouvellement non sanglant du sacrifice de la Croix, réactualise non seulement les grâces de la Passion du Christ mais aussi celles attachées à sa Résurrection et à sa glorieuse Ascension. Et heureusement d’ailleurs ! Du mystère de Pâques rayonne en effet, comme d'un centre lumineux et incandescent, toute la liturgie de l'Eglise qui tire de la résurrection du Christ son contenu et sa signification, car la croix sans la résurrection n’est qu’un objet de scandale (I Cor I, 23). Tout, en effet, part de là : le Christ ressuscité d'entre les morts est le fondement de notre foi.
Ainsi la messe n’est pas seulement la célébration liturgique de la mort et de la résurrection du Christ, il ne s’agit pas d’une simple commémoration de la cène du Seigneur, mais elle est bien plutôt l’actualisation plénière d’un mystère total – de la Passion à la Résurrection – pour la vie de chaque chrétien et de toute notre assemblée à la chapelle Sainte Rita. La foi dans le Christ ressuscité est un appel à transformer notre existence, en opérant en nous une résurrection continuelle, comme l'écrivait saint Paul aux premiers croyants : « Jadis vous étiez ténèbres, mais à présent vous êtes lumière dans le Seigneur ; conduisez-vous en enfants de lumière ; car le fruit de la lumière consiste en toute bonté, justice et vérité » (Ep 5, 8-9).
Comment pouvons-nous alors faire que la Pâque devienne « vie » ? Nous devons partir de la compréhension authentique de la résurrection de Jésus : un tel événement n'est pas un simple retour à la vie précédente, comme il le fut pour Lazare, pour la fille de Jaïre ou encore pour l’enfant de la veuve de Naïm, mais il s’agit de quelque chose de complètement nouveau et différent : la résurrection du Christ est l'accès vers une vie non plus soumise à la caducité du temps mais une vie plongée dans l'éternité de Dieu.
Dans la Lettre aux Colossiens, Saint Paul écrit : « Du moment donc que vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les choses d'en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu. Songez aux choses d'en haut, non à celles de la terre » (Co III, 1-2). L'Apôtre précise très bien ce qu'il entend par « les choses d'en haut », que le chrétien doit rechercher, et « les choses de la terre », dont il doit se garder.
Les « choses de la terre » qu'il faut éviter : mortifier en nous le désir insatiable de biens matériels, l'égoïsme, racine de tout péché. Donc, lorsque l'Apôtre invite les chrétiens à se détacher avec décision des « choses de la terre », il veut clairement faire comprendre ce qui appartient au « vieil homme » dont le chrétien doit se dépouiller, pour se revêtir du Christ.
Quant aux « choses d'en haut » : « Vous donc, les élus de Dieu, ses saints et ses bien-aimés, revêtez des sentiments de tendre compassion, de bienveillance, d'humilité, de douceur, de patience. Et puis, par-dessus tout, la charité, en laquelle se noue la perfection » (Col 3, 12-14). La Pâque apporte donc la nouveauté d'un passage profond et total d'une vie soumise à l'esclavage du péché à une vie de liberté, animée par l'amour, force qui abat toutes les barrières.
Ce sont ces frontières là que l’on souhaite voir tomber.
Votre Chanoine